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La Charte d’Accra sur la liberté et la citoyenneté religieuse

Introduction: English, French / Charter: English, French

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Les leaders religieux en Afrique ont été obligés de réfléchir profondément aux questions du rapport entre l’état et l’église à cause de l’importance et de l’urgence de la crise qui a enveloppé leurs sociétés. L’instabilité politique a sapé la confiance accordée aux institutions publiques, tandis que la corruption et la défaillance morale ont ébranlé la confiance et le sens de la sécurité. Les soulèvements récents en Tunisie, en Algérie, en Égypte, et en Libye, où les citoyens ordinaires se sont manifestés pour exiger une voix au sein de leurs gouvernements, ont donné de l’espoir aux victimes de l’oppression et des régimes tyranniques dans bien d’autres parties du continent. La menace grandissante vis-à-vis de l’ordre civil en général, avec les divisions et les différences au sein des communautés religieuses elles-mêmes ont poussé les leaders religieux à relever le défi et à proposer une réponse à la crise grandissante.

Les institutions religieuses en Afrique n’ont ni les ressources ni les capacités physiques pour opérer une amélioration importante dans les conditions de vie des citoyens de leurs pays respectifs. Même s’ils abandonnaient leur vocation religieuse pour se plonger dans les luttes politiques, les leaders religieux se retrouveraient souvent en marge, là ou on ne les écoute plus, là ou leur voix est supprimée. De nombreux observateurs ont remarqué la cooptation financière des responsables religieux qui servent de chapelain moral à ceux qui sont au pouvoir. Le témoignage moral de l’église devient alors une simple expression politique, et porte ainsi atteinte au bon gouvernement, car le pouvoir arbitraire est encouragé alors que l’espoir, lui, diminue. Éventuellement, la continuation de l’abus dictatorial ne produira que la désillusion populaire et les demandes de changement.

Dans de nombreux pays, les institutions religieuses ont souvent été les seules structures viables qui persistent lorsque les institutions de l’état, y compris celles du droit et de l’ordre public, s’écroulent. Étant donné leur longévité et leur influence grandissante, les institutions religieuses représentent une source importante d’espoir dans une période de grande incertitude. Par conséquence, comme les leaders religieux sont prêts à se prononcer sur le désespoir général, et prêts à lutter pour la cause de la justice, du droit, et de la réconciliation, la voix de la religion joue un rôle public important. Il ne s’agit plus du choix entre la bénédiction religieuse du pouvoir dictatorial et l’indifférence morale, ou encore entre la résignation et l’assujettissement, mais plutôt du choix entre le désespoir et l’espoir. Le gouvernement est nécessaire, mais cela ne veut pas dire pour autant que la tyrannie est inévitable. Grâce aux sauvegardes de la démocratie, l’un est possible sans l’autre. La situation présente, en tout cas, est trop destructive, et ne peut durer.

Voilà le choix difficile que les leaders religieux doivent confronter. Il se trouve qu’un nombre toujours grandissant de citoyens—dont la vie a été atteinte de manière défavorable par les régimes politiques tyranniques et par la malfaisance publique—sont en fait des gens religieux qui sont à la fois citoyens et croyants. Ces citoyens ne voient pas de conflit entre la loyauté qu’ils ont pour leur patrie et le devoir qu’ils ressentent vis-à-vis de Dieu et de leurs concitoyens, car il ne s’agit pas d’un choix entre l’un ou l’autre. Ils ressentent plutôt que le gouvernement doit répondre à la volonté et au consentement des citoyens, dans le respect de la conscience de chacun. L’état ne peut pas contraindre le citoyen à être loyal et obéissant dans le but de justifier son existence, ni obliger ou empêcher l’amour de Dieu et du prochain. Le fait que les Africains sont profondément engagés sur le plan religieux ainsi que sur le plan civique montre qu’ile prennent leur double rôle de citoyen et de croyant au sérieux, même si l’état et l’église sont par nature deux institutions distinctes et séparées l’une de l’autre.

L’échec politique et la croissance conséquente de l’allégeance religieuse ont ensemble exigé que les leaders religieux trouvent de nouvelles idées pour restaurer la confiance des citoyens, qui ont le droit de décider de leur avenir politique. Ils ont aussi été obligés de s’adresser au rôle de la religion, parce que c’est ainsi que les croyants s’arrangent pour exprimer leur devoir envers Dieu et envers leur prochain. La religion et la politique s’entrecoupent tellement que le citoyen et le croyant sont un seul être. La volonté et le consentement du citoyen viennent aussi tous deux du même fondement, celui qui donne au croyant la voix de la conscience. Tous les citoyens ne sont pas croyants, mais tous les croyants sont des citoyens, et ce double statut donne au croyant deux obligations: celle de soutenir les lois et les règlements du gouvernement, et celle d’écouter la voix de la conscience lorsqu’il s’agit d’obéir à Dieu.

Ces pensées forment l’arrière-plan de la Charte d’Accra sur la Liberté Religieuse et la Citoyenneté. Il a aussi été généralement reconnu, lors d’un congrès analogue tenu à Accra en juillet de l’an 2010, où le sujet des rapports entre Chrétiens et Musulmans en Afrique a mené à la considération de la tradition musulmane de la foi et de l’ordre public, que l’on avait besoin de développer une déclaration chrétienne sur la liberté religieuse et la citoyenneté qui pourrait faire avancer le dialogue au-delà de l’impasse présente. La prescription islamique pour la reconstruction religieuse de la société n’a pas de vrais parallèles dans l’Afrique chrétienne, si l’on considère que l’Afrique du Sud avec sa politique d’apartheid fait l’exception à la règle. Le Nouveau Testament ne prescrit aucun plan pour la formation d’un état religieux, et l’expérience de l’église primitive indiquait plutôt le retrait—ce que les Musulmans appelleraient hijrah—et non la mobilisation politique, qui serait pour le Musulman jihad fi sabil li-llahi, soit «la lutte selon la voie de Dieu.» Cependant, les Écritures et la tradition Chrétienne nous offrent des modèles importants du lien entre la religion et l’ordre public, et montrent clairement comment la foi nous investit d’une double nationalité comme êtres qui sont créés à l’image de Dieu mais qui sont néanmoins soumis à César. La Charte d’Accra affirme ce double héritage de la foi et affirme aussi que la cause du bien commun est le rempart qui protège de la tyrannie et de l’hédonisme.